Jean-Paul a entièrement raison lorsqu'il fait dire à l'un de ses personnages dans "Huis clos" la désormais célèbre tirade qui sert de titre à cette note. En effet la principale source de nuisance pour tout un chacun reste autrui. Alors comment y échapper me demanderez vous : l'homme est un animal social, poussé à aller vers son prochain par des pulsions intrinsèques... Ce à quoi je vous répondrais "Évidemment !". Mais quand son prochain est un abruti fini ou un connard en puissance, avouez que les élans de sympathie s'en trouvent atténués.Il existe cependant plusieurs moyens pour limiter le contact avec l'Autre : chez certains leur utilisation est innée mais dans le cas de l'individu lambda celui-ci devra d'abord les découvrir, les assimiler avant de les appliquer méthodiquement. Afin d'aider les personnes qui, comme moi, préfèrent de loin endurer moult souffrances plutôt que de subir une présence humaine désagréable, j'ai décidé d'exposer les règles à suivre pour avoir, à défaut d'un mariage princier, une paix royale.
Ah ! J'entends déjà les plus malins : "Tu prônes la misanthropie mais en même temps tu viens en aide à ton prochain en lui donnant gracieusement la recette de la tranquillité ! Paradoxal, non ?". Diantre je suis fait, l'argument parait irréfutable. Mais l'est-il vraiment ? Non, bien sûr. Car le but de ma démarche, s'il semble altruiste à première vue, consiste en fait à accroître ma propre tranquillité : en effet plus un lecteur appliquera les principes que je vais développer moins j'aurais de chance de le rencontrer... Et plus les gens appliqueront ces préceptes, moins je serais ennuyé ! Je ne fait jamais rien de totalement désintéressé, tenez-vous le pour dit. Le but ultime de cette note est bien d'éliminer quelques nuisibles potentiels parmi les 6,5 milliards de mes contemporains.Revenons-en à notre "Petit guide de l'asocial".
1. Envisager une activité professionnelle adéquate
Il convient de choisir un travail qui limite au maximum les contacts avec autrui : les professions de gardien de phare, bûcheron ou trappeur en Alaska sont les plus aptes à vous procurer un calme relatif.
2. Se comporter en société
2.1 Avec les collègues
Si malgré l'activité que vous avez choisi vous devez encore subir des contacts socioprofessionnels, vous devez adopter un comportement idoine afin que vos collègues comprennent qu'ils vous ennuient profondément. Éludez les conventions sociales comme les poignées de main, les bises et les "Bonjours". Ne répondez aux questions que par monosyllabes ("oui" ou "non"), ne relancez jamais une conversation, ne participez à aucune activité ni aucun évènement de votre entreprise (pots de départ, activités proposées par le CE, Téléthon...) et si vous le pouvez ne déjeunez pas avec vos collègues. Attention cependant à ne pas passer pour un psychopathe, ce qui pourrait engendrer une procédure de licenciement.
2.2 Avec les amis
Il vous reste des amis ? Il est temps de passer à la vitesse supérieure pour faire le ménage. Que ce soit au restaurant, dans un bar ou chez des amis il vous faut adopter une attitude neutre. Le processus sera enclenché lorsque vous entendrez les premiers "Qu'est-ce que t'as, tu fais la gueule ?". Encore une fois limitez les échanges à leurs stricts minima, n'entrez ni dans les jeux, ni dans les danses. Conservez ce profil et très rapidement vous verrez la fréquence des invitations décroître. On peut m'objecter qu'il serait plus rapide de ne pas accepter dès le départ les invitations... Non car on peut vous inviter encore longtemps avant de se décourager, cela implique des discussions, des coups de fils, bref du contact avec autrui et c'est le contraire de ce que nous recherchons. Il vaut mieux subir 2 ou 3 soirées supplémentaires et être sûr par la suite de ne plus être dérangé. Cependant attention à ne pas piller les petits fours ou vider le bar lors de ces soirées : il vous faut une réputation d'asocial, pas d'alcoolique dépressif ou de pique-assiette.
Dernière astuce : n'appelez jamais, attendez qu'on vous appelle et ne répondez pas aux SMS.
3. A domicile
Votre domicile est le cocon de votre tranquillité. Personne ne doit y entrer à moins d'y avoir été dûment convié. Sauf intrusion prévue et nécessaire, n'ouvrez jamais votre porte : vous pourriez tomber nez à nez avec des démarcheurs de tous ordres, un bénévole d'association caritative, un facteur vendant ses calendriers ou, pire, un enfant proposant des tickets de tombola. Vous remarquerez que tous les individus précédemment cités ne veulent qu'une chose : vous soutirer de l'argent et au delà de ça vous inclure à la société (société des Hommes, de consommation ou autre). C'est donc une bonne raison pour les laisser sur le palier.
Si toutefois quelqu'un doit, par extrême nécessité pénétrer chez vous, arrangez-vous pour limiter le temps de présence de l'individu. Quelques pistes : restez debout et n'invitez pas la ou les personnes à s'asseoir (vous pouvez même encombrer intentionnellement les sièges), n'ayez jamais rien à offrir en boissons ou cochonneries apéritives type cacahouètes (officiellement bien sûr, en vérité il suffit de camoufler vos réserves) et en dernier recours raccompagnez les individus les plus invasifs en prétextant un (faux) rendez-vous imminent, quitte à vous habiller et à prendre votre voiture pour faire un simple tour du quartier et être de retour 2 minutes après. La tranquillité et l'intégrité domestique ça n'a pas de prix.
4. La famille
La recette est simple et a fait ses preuves depuis des siècles : ne donnez que peu de nouvelles (quand on vous appelle) et limitez les retrouvailles physiques aux périodes dictées par le folklore familial (Noël, anniversaires, mariage, décès). Ne coupez pas complètement les ponts : cela vous ferait passer de "distant", ce qui est pardonnable, à "ingrat", ce que la famille ne supporte pas. Ce serait dommage de passer à côté d'un héritage à cause de ça.
Voilà les grandes lignes à respecter pour devenir un asocial passable. La route est encore longue avant de pouvoir prétendre au titre tant convoité de Docteur asocial ès misanthropie appliquée.
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